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Mon père, Joseph CAQUÉ, né en 1887 et ma mère Alice MONTEL SAINT-PAUL, née en 1891, ont été formés à l'école de Jules Ferry qui enseignait les valeurs solides et indiscutables de la mère Patrie et du labeur bien fait, celle qui inculquait le respect du pain gagné à la sueur de son front. A l'école où le maître, Monsieur MADOSSE, était sévère, je n'avais pas de bons résultats comme mon frère Léon. "Ça ne voulait pas rentrer" disait-on. Ma mémoire était rebelle, ma compréhension laborieuse. Je faisais pourtant des efforts, couronnés parfois, à mon grand désespoir, de séances de pain sec. J'ai souffert, mais j'ai cependant toujours soutenu mon application. Je dus "redoubler" l'année préparatoire au certificat d'études primaires. Année pénible au cours de laquelle il fallait mémoriser "un tas de choses". Le jour de l'examen,, le grand jour, mon coeur battait à grands coups. Il me semblait qu'on devait l'entendre autour de moi. De bon matin, nous sommes partis pour Marson, le chef-lieu de canton, dans un break,, avec la mère de Jean MATTLIN, l'un des trois candidats de L'Epine. Mon père et Monsieur MADOSSE faisaient voyage à part. Longue journée où les nerfs étaient à rude épreuve. Le "certif" était pour nous l'EXAMEN. Mon père m'avait dit : "Si tu n'es pas reçu, tu reviendras à pied". Toujours des menaces, peu de compliments ... Victoire ! Mon nom figurait sur la, liste des élus. Tenant sa promesse, mon père m'offrit une bicyclette, un vélo à guidon noir, réformé de l'armée. Vélo tout de même. J'avais treize ans. J'entrais dans le monde des travailleurs., libéré des lourds soucis scolaires. |
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| Dès l'âge de dix ans, le matin, j'allais à l'étable chercher le lait que ma mère trayait. Je le filtrais dans le "couloir" (la couloire, dit le dictionnaire), en versais une partie dans le pot que j'accrochais à la crémaillère. Une allumette "craquée" enflammait la paille puis le fagot dans la cheminée. "Révisant" mes leçons, j'avais un oeil sur le lait. Lait, café, pain voilà le petit déjeuner quotidien. Le dimanche, nous avions droit au chocolat : pour quatre personnes, deux gros doigts et demi que je grattais avec un couteau sur un papier posé sur la table. Fondu dans un peu d'eau, on l'ajoutait au lait. C'était bon ! Un autre régal : les gaufres. Il arrivait que, le samedi, ma mère préparât de la pâte à gaufres pour le soir. C'était pour moi jour de fête. Rien de plus facile que de, faire des gaufres aujourd'hui avec un gaufrier électrique. Dans les années 1920, il fallait manier habilement les deux lourdes plaques de fonte à long manche du gaufrier posé sur un trépied dans la cheminée, graisser les plaques quadrillées avec un morceau de lard piqué au bout d'une fourchette, verser une louche de pâte liquide, former vite le gaufrier et le retourner. Le cuisinier que j'étais devait aussi conduire sous le trépied un feu vif de fagots et de bois sec fendu fin. Le temps de cuisson s'évaluait empiriquement. La gaufre était rapidement retirée aux pointes d'une fourchette, les plaques graissées à nouveau, et hop 1 à la gaufre suivante. A cette époque où les friandises étaient rares en général et chez nous tout particulièrement, les gaufres constituaient un régal et leur soirée un évènement mémorable. Si nos petites tâches quotidiennes d'enfants nous semblaient faciles, les travaux des champs épuisaient nos jeunes forces, pendant les grandes vacances. Mon père m'envoyait, à Melette, aider Constant BAYEN à moissonner. Autrefois, lorsqu'un champ de céréales avait pour voisins des champs non récoltés, il fallait le dérayer, c'est-à-dire l'"entamer" sans endommager les riverains. Les chevaux passaient dans la céréale, le long de la roie à l'aller, la moissonneuse-lieuse fauchant la bande suivante. Au retour., elle coupait celle que les chevaux avaient piétinée. Alors, je suivais la machine pour déplacer les gerbes d'un côté puis de l'autre, pour dégager le passage. Ensuite, la voie ouverte, la fauchaison continuait sans problèmes et je dressais les gerbes en tas de cinq. Les gerbes de blé pesaient lourd dans mes petits bras mais le travail me plaisait et j'avais la fierté d'être utile. A l'heure de la pause, le pain et le chocolat accompagnes d'une chopine d'eau sucrée au sirop ragaillardissaient le jeune moissonneur fatigué. L'ADOLESCENCE A la sortie de l'école, riche de mon certificat d'études, j'entrai donc dans le monde du travail en pleine moisson. Nous avions cinq chevaux pour cultiver cinquante deux hectares. Deux ouvriers agricoles secondaient mon père et mon frère qui travaillait déjà avec deux chevaux. Je mettais les gerbes en croix de dix-sept. J'appris aussi. à faire des voitures de gerbes. Il faut placer les gerbes ou sur le chant ou à plat, certaines débordant du plateau de la voiture, d'autres au milieu dans un sens et dans le sens opposé. "Serre-les bien avec ton genou" disait mon maître d'apprentissage, le père COLLARD, un homme habile et patient. Aîe j'avais des piquants de chardon dans les doigts. La voiture terminée et bien serrée par la corde, je m'empressais de descendre pour regarder mon oeuvre, de derrière. Bon ! elle était bien équilibrée, alors j'étais fier. Ou bien, ah ! malheur, elle faisait le ventre à droite. Hum ! Pourvu qu'elle ne "vêle" pas (qu'elle ne se vide pas) en route, dans les cahots des chemins. Ça n'est jamais arrivé. J'avais un bon maître. Puis vint mon premier labour à la charrue simple avec un seul cheval. Ce ne fut pas facile, mais je prenais goût au travail des champs et m'y appliquais. Arrachage des pommes de terre, des betteraves,, charroi et épandage des- fumiers, labours, hersages, chaulage des semences, semailles d'automne... En hiver, nous soignions les moutons à la bergerie : nettoyage des crèches,, distribution de la provende, "mondage" c'est-à-dire enlèvement du fumier, etc ... Par temps de neige et de pluie, la batteuse, servie par quatre hommes., ronronnait toute la journée, avalant goulûment les gerbes déficelées et restituant la paille d'un côté, la menue-paille d'un autre et un filet continu de grains dorés qui remplissaient de grands sacs de jute. Le van parachevait le travail de la batteuse. Le grain versé dans la trémie coulait doucement dans le courant d'air produit par les pales de la roue qu'entraînait la grande manivelle tournée par un homme. Les menues-pailles restantes étaient chassées vers l'arrière, les grains tombaient sur plusieurs grilles inclinées et animées de mouvements latéraux qui les séparaient des "hautons" ou grosses impuretés et les triaient en petits grains, grains casses,, graines d'herbes adventices d'un côté et bon grain plein de l'autre. Pour rompre le rude labeur manuel., deux fois par semaine, après le repas du soir, nous allions apprendre le solfège et la musique, chez l'instituteur de Courtisols, Monsieur DEWEZ. Nous jouions à la fanfare, la Renaissance. Beaucoup de jeunes gens des villages voisins se rencontraient là et bavardaient tard dans la nuit après les répétitions ou faisaient des farces avant de rentrer chez eux sur leur bicyclette éclairée par une lanterne où brûlait une bougie. L'ACCIDENT Enfin, le 27 mai 1933, un accident plus grave changea le cours de ma vie. J'allais chercher de la grève avec deux chevaux et un poulain. Le village traversé, je montai dans le tombereau. Le poulain, un peu fou, mordillait le cheval de devant qui n'appréciait pas ce jeu et répondait par des coups de sabot jusqu'au moment où, excédé, il prit le galop. Je bondis alors sur le limonier (le cheval attelé dans les limons) pour saisir les rênes et stopper l'emballement. Le calme revenu, je sautai à terre afin de mieux maîtriser mon attelage excité. Malheureusement, le bruit de ma chute effraya les chevaux énervés qui partirent à nouveau dans une course effrénée. Tirant sur le cordeau de toutes mes forces, je restai impuissant, entraîné, couché sur le côté, les genoux rabotés, la ceinture de flanelle en lambeaux... A bout de forces et meurtri, je lâchai prise. Une roue du tombereau me passa sur le corps dans la région lombaire ... "Il faut le conduire de toute urgence à l'hôpital". Mon oncle, le boucher, fut sollicité. Il lui fallut vider sa camionnette dans laquelle un matelas fut allongé. Mon ambulance de fortune m'emmena à l'Hôtel-Dieu, rue de la Marne, en face du monument aux morts. Ce jour-là, la ville de Châlons recevait le Président de la République, Monsieur Albert LEBRUN : le défilé des troupes prolongea mon séjour incommode dans la voiture imprégnée de l'odeur de la, viande. Enfin, le soir-même , Monsieur PRIOLLET, le chirurgien, faisait l'ablation de mon rein gauche éclaté. Un mois d'hôpital, deux ou trois mois de convalescence. Il n'est pas question de reprendre les durs travaux de la ferme. Alors, des professions qui me sont proposées, je choisis d'embrasser celle de berger. Ce n'est pas une vocation, mais j'aime les moutons et la nature. Et puis, nous avons, à la ferme, une centaine de brebis auxquelles nous donnons quelques soins à la bergerie : préparation et distribution de la provende, surveillance des agnelages, adoption des agneaux par leur mère, etc. J'ai donc déjà quelques notions concernant l'élevage ovin. Durant ma convalescence, j'accompagne le berger de L'Epine et m'intéresse particulièrement au travail des chiens, dans les champs, dans les chemins. En avril 1934, je prends notre troupe en main avec ma chienne Mascotte. L'APPRENTI-BERGER Le premier jour, ma troupe ne compte que cent quarante quatre bêtes. Je ne m'éloigne pas trop du village. Mascotte essaie de bien faire. La première sortie est assez encourageante. Le lendemain, enhardi par le succès de la veille, je conduis mes brebis dans le plou (le savart) de la mère LANEAUX, grande friche de six ou sept hectares, au nord-est de Melette (23). Cette fois, la partie n'est pas aussi facile. Quelques gourmandes vont chiper des goulées au bord des champs voisins. Mascotte, inexpérimentée comme son maître, se démène sans grand succès. Je dois aller à droite, à gauche, pour "rattrouper" les indociles, Le soir, au retour, je suis un peu déçu. Aussi décidè-je, de me procurer, sans plus attendre, un second chien, un chien de rive expérimenté. Un berger de La Cheppe me prête sa chienne Lionne. Lors de la première sortie avec mes deux chiennes, je crains que Lionne ne retourne chez elle. Je suis vite rassuré, la bonne bête se met au travail comme une ouvrière consciencieuse. Elle sait se fa-ire obéir,, elle. Un coup de dents au jarret des brebis indociles et la troupe broute calmement l'herbe courte du plou ou du chemin. Le "métier" de cette chienne a suffi pour me rendre espoir et courage. Après quatre ou cinq sorties, comme tous les novices, je me sens déjà berger et heureux de l'être . LE BERGER COMMUN Le 11 novembre 1934, les deux autres propriétaires de moutons de L'Epine, C. C. et P. G., me demandent de prendre leurs troupes. Je suis "loué" : berger commun de 251 brebis. Je gagnerai, 8 000 F 11 an. En 1939, je garderai jusqu'à 428 moutons (je devrais dire "ovins") et 5 chèvres ; en 1943, jusqu'à 483 de quatre propriétaires et seulement 352 en 1945 après le départ d'un fermier. LES MOUTONS Tous ces moutons sont de la. race Ile-de-France, issue de croisements de métissage entre la race anglaise dishley et la race mérinos (brebis mérinos + bélier dishley = dishley-mérinos 3 brebis dishley-merinos + bélier mérinos = métis 1/4 sang dishley et 3/4 mérinos 5 la sélection de ces métis de type unique a donné la race Ile-de-France). La brebis Ile-de-France est assez petite, a des membres fins, des hanches écartées, une croupe longue. C'est un animal précoce à deux fins., alliant une excellente conformation pour la, viande à une toison assez fine et lourde. OUTILS ET ACCESSOIRES En vue d'assurer la meilleure conduite possible de ces brebis, je me suis procuré les outils et accessoires que doit posséder tout bon berger. Après cette longue digression "fumier", je reviens à ma corne. A mon coup de corne du matIn, le porte-rue s'ouvre, les moutons de P. G. puis ceux de C.C. se joignent aux nôtres J.C. Et en avant pour la campagne. A mon coup A la main, j'ai une "marotte". C'est un bâton muni d'un crochet à une extrémité. Dans une touffe d'épine noire, j'ai repéré un beau brin droit, à la base duquel part un brin plus fin. J'ai coupé le brin le plus fort sous le départ du plus faible et j'en ai fait une marotte (une sorte de canne). Il arrive qu'on ait besoin d'immobiliser une brebis pour l'examiner, parce qu'elle boite ou qu'elle tousse ou qu'elle respire difficilement, pour lui donner des soins. Il n'est pas facile de l'attraper à mains nues. Alors, de la main droite, avec le crochet de la marotte,, je saisis la patte postérieure droite, la main gauche serrant une poignée de laine au flanc gauche. La brebis est immobilisée. |
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Depuis la fin du XIVe siècle, la houlette s'est modifiée : la cuiller pour "houler" la terre et le crochet pour "acrocher" la brebis forment un ensemble métallique fixé a une extrémité de la "hante". Hormis cette amélioration, ma houlette est celle de Jean de Brie. Depuis le XIVe siècle au moins, les gravures représentent toujours le berger avec sa houlette. Houlette qui n'est pas qu'un outil mais aussi l'attribut du berger, le symbole de I'état de berger. Le "grant kalendrier et compost des bergiers" du XVe siècle dit en effet que "le bergier est noblement paré de sa houlette selon son estat de bergier comme seroit ung evesque ou ung abbé de sa croce, ou comme ung bon homme d'armes bien assuré de son glaive" (17). N'est-ce pas là donner de la noblesse au tiers état (de berger) ? |
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| J'emporte aussi une trousse vétérinaire rudimentaire contenant : un bistouri (ou une flamme) permettant de faire une saignée, de percer un abcès ... , une fiole d'alcool pour désinfecter les plaies, une bouteille d'huile de cade (ou de crésyl) contre les vers (asticots) qui se développent sur les petites plaies, sur les muqueuses irritées ... | |||||||||||||
| L'huile de cade ou de genévrier est une sorte de goudron à saveur brûlante extrait du genévrier par distillation du bois.Ce goudron est employé dans un grand nombre de maladies de la peau. Avec cela, un bon couteau de berger à usages multiples et la musette portant mon repas de midi. C'est la panetière de Jean de Brie dont l'élément essentiel du menu était le pain. Enfin, une chaîne divisée en deux pour attacher mes chiens, un petit pliant, un livre ou une revue et, quand le temps est incertain, mon grand parapluie. LES TERRAINS DE PATURE Revenons à nos moutons. Ce sont des brebis élevées pour leur laine et les agneaux qu'elles produisent. Leur gestation dure cinq mois et elles nourrissent leurs agneaux trois mois. C'est dire la nécessité de leur assurer une alimentation régulière, copieuse et riche. A la bergerie, en hiver, il est assez facile d'y pourvoir. A la belle saison, en pâture, le problème est tout différent que, seul, l'art du berger résout au mieux. Mon souci quotidien est de rentrer avec des bêtes bien "remplies". Vous savez que les moutons sont des ruminants, qu'ils remplissent la grande poche de leur estomac, la panse ou rumen, où se produisent des fermentations dégageant du gaz carbonique. Ensuite,, au repos, ils ruminent., c'est-à-dire qu'ils mastiquent longuement les aliments remontant de la panse pour les envoyer ensuite dans le bonnet, de là dans le feuillet, enfin dans la caillette. Après ce séjour dans les quatre poches de l'estomac, l'herbe est définitivement digérée dans l'intestin. Je rentre donc, le soir,. avec des bêtes la panse pleine. Pour cela, il a fallu conduire le troupeau dans des lieux convenables. |
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